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Repères > Catéchèses
"Le Maître du temps" - homélie pour la messe chrismale
"C’est devenu une évidence : notre société traverse une crise très profonde. (...) L’Eglise n’aurait-elle rien à dire ?" Dans son homélie prononcée lors de la messe chrismale du Jeudi saint, Mgr Jean-Louis Bruguès, évêque d'Angers, a exposé les motivations qui l'ont conduit à convoquer un synode diocésain.
+ Jean-Louis Bruguès
20/04/2006
Au moment où je m’adresse à vous, frères et soeurs, au cours de cette messe chrismale, je pense à notre pays. C’est devenu une évidence : notre société traverse une crise très profonde. Les manifestations les plus spectaculaires occupent encore notre esprit : crise des banlieues, en novembre ; crise du « contrat de première embauche », à peine dénouée ; crise d’un travail devenu volatil et incertain ; crise d’un besoin de sécurité de moins en moins garanti ; crise enfin de la démocratie et de la représentation politique. Notre pays est-il réformable ? Faudrait-il s’orienter vers un gouvernement d’union nationale ? Quels sacrifices consentir, puisque des renoncements sont devenus inévitables ?
Ce n’est pas le lieu, ici, de recenser les causes. Nous devinons qu’elles sont multiples et complexes. Le simplisme de certaines explications ne ferait qu’ajouter à notre désarroi. Je constate qu’une société de consommation exacerbée a tué les uns après les autres nos capacités d’analyse et jusqu’à nos réflexes spirituels. Je constate encore que notre jeunesse est devenue un monde à part, un monde rêvé, auquel les plus anciens n’ont guère accès. Comment transmette alors ce que nous avons aimé et en quoi nous croyons ?
Les causes sont plurielles et diverses les manifestations, mais la crise offre un point central, un point focal : la peur de l’avenir. Oui, nous savons que les lendemains ne chanteront pas. Les générations plus jeunes ne pourront prétendre à la même qualité de vie que leurs aînées. Pour la première fois depuis trois siècles, le progrès est mis en procès. Notre société a mal à son espérance.
L’Eglise n’aurait-elle rien à dire ?
Soyons lucides : les appréhensions du moment ont pénétré jusque dans l’esprit de nos communautés chrétiennes. Ceux qui fréquentent habituellement nos célébrations sont restés fidèles, et nous ne leur dirons jamais assez notre gratitude. Ils ont vieilli cependant, et ce vieillissement accentue le sentiment de fin d’époque, de fin d’Eglise.
Le moment est donc favorable. Rien n’est plus urgent que de convertir notre regard. Il est temps de surmonter nos angoisses. Il est temps de lancer dans ces lendemains qui s’avancent masqués l’ancre de notre espérance.
Cette conviction m’a poussé à convoquer un synode diocésain.
J’en attends deux effets : que notre Eglise d’Anjou retrouve confiance en elle-même et vive dans la sérénité les changements inéluctables. J’attends encore que notre Eglise d’Anjou, à sa place, bien sûr modeste, mais bien réelle, contribue au rétablissement de la confiance dans notre pays.
Le message est simple : on ne prend confiance en soi que si l’on accueille avec confiance un avenir qu’on ne connaît pourtant pas.
Le synode de notre Eglise a reçu un beau titre : Cet avenir à aimer. Ce titre contient un programme. Une messe chrismale représente un moment privilégié : le diocèse se réunit autour de Celui qui le convoque, l’anime et le conduit, le Christ mort et ressuscité. Le Christ lui-même nous invite à rénover solennellement dans un instant nos promesses et avec elles, la résolution d’aimer notre avenir.
Pour nous croyants, en effet, l’avenir n’est pas vide. Il n’est pas pré-enregistré. Il ne nous surplombe pas. Il ne s’impose guère à nous, sinon dans sa dimension événementielle qui finalement est d’importance secondaire. L’avenir est confié à notre liberté et à notre inventivité, l’une et l’autre habitées de l’intérieur par Celui que la foi désigne comme le Maître du temps et de l’Histoire. Il n’y a pas d’autre architecte hors l’Esprit de Dieu. De quoi aurions-nous peur ? Notre intelligence hésite à déchiffrer et à comprendre ? L’Esprit est là pour l’éclairer. Notre coeur redoute de défaillir ? L’Esprit est là pour le réconforter. L’Esprit nous donnera, si nous le lui demandons, la sagesse nécessaire pour effectuer des choix courageux et prendre les décisions nécessaires. Notre Eglise d’Anjou aura l’avenir qu’elle mérite. Que cet avenir nous angoisse tellement, n’est-ce pas le signe d’un fléchissement de notre vie spirituelle, le signe d’un manque de foi ? Nous n’aimerons notre avenir que dans la foi. Nous ne deviendrons les artisans de notre avenir que si nous consentons à nous laisser bousculer, dérouter, convertir, en un mot, par l’action de l’Esprit Saint.
La Pentecôte 2007 représentera un temps fort de notre synode.
Nous serons invités à entourer nombreux ceux qui recevront l’onction de ce saint-chrême que je vais consacrer dans un moment. Ce sera la fête de l’Esprit Saint, la fête de la confirmation, la fête d’un baptême toujours jeune, la fête donc d’une Eglise regardant vers l’avenir avec l’assurance des jeunes.
À partir de la semaine prochaine, seront lancées les équipes synodales. Elles seront des lieux de débat. Elles tendront vers le consensus, puisque le consensus est la manière chrétienne de vivre la communion. Les équipes feront des propositions que je souhaite concrètes et précises pour dessiner la mission de notre Eglise pour les dix années à venir. C’est dire que leur travail importe au plus haut point. Permettez au pasteur du diocèse de leur confier, en terminant, cinq interrogations :
- Si le peuple de Dieu tout entier est appelé à la sainteté, comme le rappelait Vatican II, dans les diversité des vocations personnelles, comment les baptisés de notre Eglise d’Anjou vivront demain leur mission de prêtres, de prophètes et de rois ?
- Si l’Eglise trouve sa source et son sommet dans l’Eucharistie, comme nous l’avons répété au cours de l’année écoulée, comment cette Eucharistie sera-t-elle célébrée demain ? Quelles décisions prendre pour accompagner les vocations sacerdotales que le Seigneur nous envoie, puisque seul le prêtre est habilité à présider la célébration eucharistique. Comment allons-nous valoriser le célibat presbytéral ?
- Si les laïcs sont invités à prendre des responsabilités de plus en plus grandes dans l’animation et la conduite de notre Eglise, comment seront assurés demain l’appel de ces laïcs – selon quels critères -, leur formation et leur vie économique ?
- Si la vie religieuse a représenté de tout temps comme le poumon spirituel des communautés chrétiennes, comment notre Eglise d’Anjou respirera-t-elle demain ? Quelles formes de vie religieuse accepter et, pourquoi pas ? inventer au cours de ces dix ans ?
- Si notre société a mal à son espérance, ainsi que je le disais en commençant, comment notre Eglise aura-t-elle à la servir dans la décennie à venir, quand cette même société ne partage pas notre foi au Christ et en son Esprit libérateur ? Quels partenariats établir entre nos diverses communautés d’appartenance, celle de la Cité et celles des convictions religieuses qui évidemment ne sont pas que privées ?
Frères et soeurs, puissions-nous trouver dans ces jours saints la force et la joie d’aimer l’avenir que l’Esprit nous inspire !
Monseigneur Jean-Louis Bruguès est évêque d’Angers
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Mgr Jean-Louis Bruguès o.p., évêque d'Angers | © d.r.
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