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Le franciscain, les larmes de Iati et l'avenir de la planète

Si la forme de protestation choisie par Mgr Cappio a suscité des critiques - est-il juste d’en arriver à mettre en jeu sa propre vie ? - son action aura attiré l'attention sur la gravité des enjeux de la gestion de l'eau dans un avenir désormais proche.

Agence Misna
07/10/2005

Dans la nuit, une nouvelle annoncée par la MISNA dès hier après-midi, a immédiatement été reprise par quelques agences de presse, et a apporté un peu de sérénité à ceux qui ont à coeur le sort de la planète dans son ensemble et de tout homme qui se bat pour que la Terre et ses habitants, surtout les plus pauvres et faibles, aient un futur digne d’être vécu.

Frei Cappio, ‘dom’ Flavio, monseigneur Luiz Flavio Cappio, évêque de Barra dans l’état de Bahia, moine franciscain, fils d’émigrés italiens au Brésil dans les années 30, a conclu une grève de la faim engagée le 26 septembre dernier pour protester contre un projet qui aurait encore soustrait de l’eau au grand Rio São Francisco, déjà appauvri et dégradé par des digues, des centrales hydroélectriques, la pollution et autres causes accumulées au fil des ans, des siècles.

Monseigneur Cappio avait dit qu’il se serait laissé mourir si son appel n’avait pas été entendu. Bien que n’ayant pas d’effet sur le soutien croissant suscité par sa protestation, cette prise de position extrême avait suscité une certaine perplexité et quelques critiques. Est-il juste d’en arriver à ce point, mettre en jeu sa propre vie, pour un fleuve ou quelque autre cause?

Jusqu’au 4 octobre 1501, lorsqu’à son embouchure atlantique fut atteinte par les Portugais, le São Francisco s’appelait Oparà, qui signifie en langue locale ‘tupi’ le fleuve-mer, vu sa grandeur, son caractère imposant ; une légende indigène racontait que le fleuve était né de la cascade de larmes de Iati, une indienne qui avait pleuré jusqu’à la fin de ses jours la mort à la guerre de son futur époux. Profondément enraciné dans l’identité indigène, l’Oparà-São Francisco a toujours été au fil des siècles une source de subsistance importante (pêche par exemple) pour les populations vivant le long de ses rives et point cardinal d’une identité culturelle plus forte que n’importe quelle digue hydroélectrique. A une certaine époque, des bateaux à aubes pouvaient y naviguer sur plusieurs kilomètres et les poissons abondaient pour ceux qui avaient faim ; aujourd’hui, sur certaines portions, il est facilement guéable à pied et la pêche, lorsqu’elle peut se faire, est toujours plus maigre et improbable, du moins dans les parties les plus domestiquées du fleuve.

Et pourtant, le nord-est du Brésil souffre d’une sécheresse endémique et l’eau du fleuve, à condition qu’elle ne soit pas exploitée par des multinationales ou des spéculateurs, pourrait représenter une aide importante pour l’irrigation et le développement d’une agriculture avisée et durable.

En conclusion d’une étude, le docteur Joao Paulo M. de Aguilar, a écrit : "Nous considérons que l’emploi des eaux du Rio São Francisco pour certaines zones du nord-est semi-aride ne peut être discuté en des termes manichéens, pour ou contre, mais doit faire l’objet d’un débat démocratique dans le cadre duquel seront mises en évidence les questions difficiles et délicates que comportent les travaux d’ingénierie".

Les paroles du docteur Aguilar sont très sages, sans doute pas manichéennes, mais il aisé de lire entre les lignes que Iati risque de ne plus avoir de larmes à pleurer. Ni au Brésil ni ailleurs. Monseigneur Cappio – qui a reçu aussi hier un message de Benoît XVI et sera reçu par le président Luiz Inacio Lula da Silva pour discuter avant tout d’un projet de revitalisation du fleuve – avec la force de sa protestation a retenu l’attention du monde à l’égard d’un problème bien plus grand que celui des conditions actuelles et futures d’un grand fleuve brésilien.

Une nouvelle d’hier rapporte qu’à cause de la gestion des ressources hydriques, l’Argentine et la France ont risqué un incident diplomatique. Le 22 septembre dernier, le Parlement argentin a voté presque à l’unanimité la résolution du contrat avec “Aguas argentinas”, filiale du puissant groupe français Suez qui pendant trois ans, par le biais de tractations au ton souvent déplaisant, a tenté d’arracher des contrats toujours plus onéreux (+ 20% en 2006) pour la distribution de l’eau à près de 10 millions de personnes dans la zone de la grande Buenos Aires ; la tentative de Suez ayant échoué, l’ambassadeur français, qui avait souvent soutenu les tractations, a retenu opportun accuser publiquement le président Nestor Kirchner de comportements “populistes” et “soixante-huitards”. Des remontrances officielles ont été transmises à Paris par voie diplomatique et l’ambassadeur a demandé pardon mais, hormis des développements surprenants, la Suez abandonnera le marché argentin de la distribution d’eau de façon définitive d’ici février.

Sous les ponts de cette affaire et de celle de monseigneur Cappio coulent, à bien y regarder, les mêmes larmes amères de Iati. Celles de la guerre de l’eau, sans doute imminente, peut-être déjà en acte en Amérique Latine, même si le reste du monde fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Le président Lula en personne, mis à mal par la crise politique en cours depuis juin à cause de la corruption diffuse dans la classe politique brésilienne, les pressions des latifundistes, des grands lobby internationaux, les revendications des catégories les plus faibles de la population, doit inclure, s’il ne l’a pas déjà fait, le problème des ressources hydriques parmi les priorités de son gouvernement. Celle de l’eau est une guerre qui pourrait être plus violente et dévastatrice que celle pour le pétrole. "Dans le fond, sans pétrole on peut vivre, sans eau non" me disait Alex Zanotelli il y a quelques jours à San Giovanni Rotondo (en demandant pour se désaltérer de l’eau du robinet), en marge du congrès "Le cri contre la guerre : pas de paix sans justice". Une paix et une justice qui ne peuvent, ne doivent pas se noyer dans les larmes de Iati, comme frei Cappio est sans doute parvenu à le faire comprendre, au moins pendant quelques instants et à certains, justement grâce à la force de sa protestation, sur les rives d’un cours d’eau loin du Nord du monde mais si dramatiquement proche du futur de toute l’humanité.

Source : agence Misna
Traduction d’un article de Pietro Mariano Benni.

Le Sao Francisco, le troisième fleuve du Brésil, dont un projet de dérivation a provoqué la protestation de Mgr Cappio, évêque de Barra | © d.r.