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Les nouvelles du Cortour, mai 2005

Des portes de l’orient à celles de l’Europe

Igdir à l’est, Izmir à l’ouest, l’une à proximité de la frontière azérie, l’autre sur le littoral de la mer Egée, telle sont les première et dernière étapes de mon passage Turquie. Malgré la similitude de consonance, un monde sépare ces deux villes ! Car de l’une à l’autre, la transition se fait en effet doucement du monde oriental vers l’occident dans lequel nous vivons...

Thibault Mayaud
09/05/2005

Après un court séjour à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, la question qui se présente est de savoir comment rejoindre la Turquie depuis cet état entouré de pays pas forcément conseillés en ce moment. Qu’il s’agisse de la Géorgie au nord ou de l’Iran au sud, la sécurité laisserait à désirer si l’on s’en tient aux recommandations des autorités consulaires françaises à Bakou. Quant à passer par l’Arménie, inutile d’y penser puisque les frontières sont fermées avec l’Azerbaïdjan comme avec la Turquie. Reste donc une ultime solution, qui a le mérité de faire progresser ma connaissance de la géographie locale… : Nachitchevan ! Mes préparatifs n’avaient en effet pas été jusqu’à découvrir l’existence de cette province autonome, petite enclave d’Azerbaïdjan coincée entre l’Arménie et l’Iran, et disposant d’une frontière de 10 kilomètres avec la Turquie. Rien d’autre à faire donc que prendre l’avion depuis Bakou pour cette contrée perdue, puis de là un bus qui ira jusqu’en Turquie.


« Bienvenu chez les sauvages »

J’imaginais tous les turcs invariablement moustachus, forts comme dix bûcherons et parlant un incompréhensible sabir. Je force évidemment le stéréotype, mais c’est à la hauteur de ma surprise quand une des premières personnes que je rencontre une fois dans ce pays est plutôt glabre, de petite taille et comprend tout ce que je dis, mieux, y répond même dans un langage parfaitement intelligible. Nous sommes à Igdir, ville turque à la frontière de Nachitchevan, au pied du mont Ararat qui accueilli en son temps l’Arche qu’un certain Noé avait conçue pour éviter le bouillon à quelques races animales. Mon Noé à moi s’appelle Servet. Malgré l’allure, c’est un vrai turc, mais élevé à l’air gaillard de Brive, d’où la langue. Et c’est lui qui me demande ce que, diable, je peux venir faire dans ce trou perdu, en ponctuant ces interrogations d’encourageantes remarques dont un fameux « bienvenu chez les sauvages !» Je ne suis pas impressionnable, mais son insistance à évoquer la prudence dont il est nécessaire de faire preuve dans la région finit par me mettre sur mes gardes, avant que d’être sur les nerfs… Je comprends tout de même au cours de la discussion qu’il sort de prison pour un rixe un peu sanglante (si tant est que 36 coups de couteau soit« peu ») pour une histoire de vengeance familiale et qu’il ne sort qu’armé en crainte des représailles du clan adverse. Notre ballade nocturne dans le centre est un peu tendue, placée sous le signe de la vigilance… Ceci mis à part, il déploie pour moi touts les facettes de l’accueil turc (côté orient), allant du choix de l’hôtel sûr et pas cher aux réservations des billets de bus pour les prochaines étapes en passant naturellement par toutes les questions de bouche qu’il règle pour moi...

En somme, un premier contact avec la Turquie tout à fait sympathique, quoiqu’un peu surprenant. Je comprends néanmoins ce dont il me parle quand il me dit qu’on est loin de tout ici et particulièrement loin de l’Europe, à la différence des villes plus à l’Ouest.

Qu’il s’agisse d’Igdir où je ne suis guère resté que deux jours ou de Van, un peu plus au sud mais toujours autant à l’est, où je suis resté un peu plus longtemps, la vie semble tourner un peu au ralenti, sur le plan touristique (sans doute est-ce la saison qui veut ça) mais aussi sur le plan économique ou de l’activité quotidienne. Rien à voir avec le souvenir que j’avais d’un précédent voyage entre Istanbul et Izmir, sur la côte ouest du pourtant même pays.

Van par exemple. Surplombant de toute sa superbe le plus grand lac de Turquie, une ancienne citadelle perchée sur un promontoire tombe gentiment à l’abandon ; du haut des remparts des gamins s’amusent à regarder dévaler sur les flancs de la roche les pierres d’enceinte qu’ils ont préalablement descellés, et dans les ruines de la vieille ville, au pied, paissent tranquillement quelques vaches, entre une tour séculaire qui se ramasse sur elle même et les restes d’une maison tout aussi vieille. A cinq kilomètres de là, la ville nouvelle (déplacées depuis la destruction de l’ancienne dans les années 20 seulement au cours des combats entre turcs et arméniens) s’étale imagination architecturale, éloignée du lac qui pourtant donne seul du charme au site, à l’exception des sommets enneigés des montagnes qui entourent la région. Une autre particularité de Van réside dans sa race exclusive de chats, dont les Vannais ( ?) sont si fiers qu’ils les cachent... Il semble surtout, pour être exact, que cela tienne à la côte qu’ont pris ces félins (pelage blanc, yeux vairons jaune et bleu) chez les amateurs de la race. Voilà pour Van… Je dois quand même à la vérité de dire qu’il y a un certain nombre de sites à visiter dans les environs, des châteaux « médiévaux » aux églises byzantines en passant par les chutes d’eaux et autres ponts naturels, mais je n’avais pas tellement de temps pour ces excursions toutes assez loin de la ville, sachant que la route m’appelle toujours vers la suite du voyage sur les traces…


Des traces de Corto aux premiers pas de Saul...

Une anecdote d’ailleurs sur cette route qui m’appelait... Des 16 heures de bus prévues, je n’en ai fait que 14, mon facétieux chauffeur m’ayant débarqué à 3h00 du matin dans un bled perdu, m’annonçant sans se démonter que j’étais rendu à destination. N’ayant pas débusqué la supercherie (comment l’aurais-je pu d’autant qu’elle était strictement gratuite ?) j’ai attendu la reprise des services de minibus à 6h30 pour couvrir les quelques 100 kilomètres qui me séparaient encore du but ultime.

Adana donc, étape suivante de mon voyage à rebours sur le chemin de la Maison Dorée de Samarkand, se trouve sur la côte méditerranéenne, à peu près au milieu de la Turquie. Et déjà la transition commence à se faire plus nettement entre l’orient et l’occident. La ville se partage en deux, séparée par une route à quatre voies. Au nord, la partie moderne aligne ses immeubles à plusieurs étages, ses mosquées modernes, ses jardins fleuris, ses centres commerciaux, et s’arrête à la gare qui dessert les destinations proches ou les autres grandes villes du pays. Au sud, un quartier historique part de cet axe routier en un dédale de ruelles au bord desquelles se dressent les maisons anciennes, les mosquées anciennes, les hammams anciens et le bazar couvert où l’ancien se mêle au presque neuf… Et plus on descend vers le sud, plus l’habitat se fait rudimentaire, à ras du sol, avec des matériaux de moins en moins solides. Les deux hémisphères du globe, en concentré...

Là encore, comme depuis le début de mes turqueries, l’accueil est vraiment chaleureux. Moins à l’hôtel –un peu borgne– que dans les restaurants, dans un en particulier, où la gentillesse dépasse de loin le bon sens commercial. Si la communication en anglais n’est pas évidente depuis le début de l’Asie Centrale, on se débrouille ici pour trouver les quelques mots communs, on passe par l’allemand ou quelques notions de français et l’on arrive vraiment à partager de très bons moments.

Mais la route, encore et toujours, est là qui pousse à la roue... Il faut poursuivre. Pas bien loin pour la prochaine halte, puisque Tarsus se trouve à une cinquantaine de kilomètres seulement. Tarsus, que nous avons plus souvent l’occasion d’entendre appelée Tarse, dont un certain Saul fut natif… C’est d’ailleurs assez amusant, pour ne pas dire déroutant, de voir l’image de l’Apôtre Paul (car c’est bien de lui dont il est question…) gérée sur le plan touristique dans ce pays à 99% musulman. Il y a l’histoire d’un côté (le puit qu’aurait abrité la cour de sa maison natale, la voie pavée depuis les romains...) et le religieux de l’autre, avec une église arménienne du XVIIIème évidemment placée sous son patronage, transformée aujourd’hui en musée, quoiqu’assez mal mise en valeur en l’état. Pour le reste, la ville est absolument charmante, l’ancien bien conservé ou rénové, le moderne s’y mêlant sans trop défigurer, un certain nombre de cours intérieures du centre ville transformées en bistrot-restau où déguster le fameux Café turc à l’ombre de la pergola… Un régal. Et de quoi prendre les forces nécessaires pour suivre le voyage qui mène à Rhodes…

La fin du séjour en Turquie est définitivement placée sous l’arrivée dans le monde occidental… Izmir, tout d’abord, troisième ville du pays, mêle les traditions turques à la modernité «occidentale», l’activité économique y est débordante, les jeunes dans les nombreuses facultés ont une tenue vestimentaires identique à celle de toutes nos universités… Quant à Marmaris d’où je prendrai le bateau pour gagner Rhodes, sans être encore au stade de sa voisine Bodrum qualifiée de Saint Trop’ turque, elle ressemble quand même à s’y méprendre à n’importe laquelle de nos stations balnéaires du bord de la grande bleue... Et me voilà résolument de retour en Europe !

Thibault Mayaud, sur les pas de Corto Maltese | photo TM