|
|
Cultures > Livres
Ivan Merz, le Bienheureux littéraire
Vient de paraître aux éditions du Cerf, un livre inattendu consacré à « L’influence de la liturgie sur les écrivains français ». Il s’agit d’une thèse de littérature soutenue à Zagreb en 1923 par Ivan Merz, jeune croate francophile qui a résidé deux ans en France – de 1920 à 1922 – pour étudier les Lettres à la Sorbonne et à l’Institut catholique. L’auteur de ce travail littéraire a une particularité – non négligeable : il été proclamé Bienheureux en 2003 par le Pape Jean-Paul II. Thomas Gueydier, responsable de la rubrique Cultures d’inXL6, est à l’origine de cette édition. Il nous raconte comment il a été amené à croiser le chemin d’Ivan Merz, ce saint littéraire passionné par la liturgie.
inXL6
07/03/2005
inXL6 : Il y a quelques temps déjà, en juin 2003, vous faisiez dans les colonnes d’inXL6 la recension d’une thèse peu ordinaire, qui portait sur "l’influence de la liturgie sur les écrivains français". Son auteur était un jeune croate inconnu en France, que le pape venait de béatifier : Ivan Merz. Aujourd’hui, vous signez la préface de cette même thèse éditée cette fois-ci aux prestigieuses éditions du Cerf. Que s’est-il passé entre temps ?
Thomas Gueydier : Il y a de cela deux ans, je découvrai en effet avec suprise dans l'édition du 20 juin 2003 du journal La Croix qu’un jeune croate que le pape allait béatifier avait rédigé une étude littéraire. Ayant fait moi-même des études littéraires au point, si j’ose dire, de devenir professeur de Lettres, la chose m’a évidemment paru intéressante d’emblée.
Sur ce, je me suis empressé de consulter ce travail rédigé en langue française qui était disponible sur un site internet ouvert à l’occasion de la béatification. Et, là, j’ai eu la certitude de tomber sur une mine inestimable. Je découvrai soudain un point de vue totalement inédit sur la littérature française, complètement audacieux et absolument novateur : cet Ivan Merz démontrait par A + B que la littérature moderne était profondément imprégnée ou influencée – pour reprendre le titre de l’étude- par la Liturgie.
C’est à ce moment-là que j’ai rédigé une recension pour inXL6 et, à peu près dans les mêmes temps, pour la revue de formation permanente Esprit et Vie.
Ensuite, de plus en plus impatient de mieux connaître Ivan Merz, j’ai pris contact avec le postulateur pour sa cause de Béatification– le P. Bodigar Nadgy- par l’intermédiaire de Mme Ivanka Jardin, la vice-postulatrice française . Il m’ont fait découvrir une première édition de ce texte sur papier, qui avait été réalisée à petite échelle en Croatie et je me suis dit : pourquoi pas proposer aux éditions du Cerf de publier en France ce travail universitaire d’un bienheureux sur les écrivains français ?
L’éditeur, qui était à l’époque le Frère Philippe Verdin, a dit oui et nous nous sommes mis au travail.
inXL6: En quoi le travail d’Ivan Merz est-il particulièrement novateur ?
T.G : Le travail d’Ivan Merz est novateur en ceci qu’il dévoile toute une partie de l’héritage chrétien que bon nombre de nos contemporains ne connaissent pas ou refusent de connaître, quand ils ne cherchent pas à l’éliminer purement et simplement.
Concrètement, Ivan Merz nous rappelle que le patrimoine légué par le christianisme à la culture occidentale n’est réductible ni à la Bible ni même à la spiritualité. Il nous montre comment l’héritage chrétien, dans tout ce qu’il a de positif et de profitable, comprend aussi un ensemble de pratiques sociales, de manifestations publiques, et d’expressions collectives de la foi : la Liturgie.
La preuve, c’est que les écrivains, mêmes les écrivains modernes, pourtant réputés pour leur liberté d’esprit et insoumis, par nature, à toute forme de conformise, n’ont pu s’empêcher d’y faire référence. La liturgie a donné lieu à des descriptions, des récits, des méditations irremplaçables auxquelles on doit de très belles pages de la littérature française. Tel est ce que nous montre Ivan Merz, en toute objectivité.
Ceci est évidemment d’actualité en ces temps où certains courants de pensée très en vogue tendent à reléguer la religion dans la sphère privée en prétendant ou en sous-entendant qu’à l’échelle sociale, elle a toujours été dangereuse et synonyme d’enfermement.
inXL6 : Quel est, au juste, le type d’influence exercée par la liturgie sur les écrivains français ?
T.G : Dans son étude, Ivan Merz distingue trois familles d’écrivains : les liturgistes, les anti-liturgistes et les indifférents. Les premiers font ses louanges, les deuxièmes la critique, les troisième en font mention sans prendre partie. Mais dans tous les cas, ils en parlent dans le détail et ils sont touchés par la force des symboles, des rites et des prières catholiques.
Paradoxalement, ce n’est pas parce qu’un auteur est croyant qu’il est «liturgiste». A l’inverse, ce n’est pas parce qu’un auteur est considéré par Ivan Merz comme «liturgiste» qu’il est croyant. L’exemple typique est celui de Zola. L’auteur de Lourdes n’est évidemment pas croyant ou «confessant» mais la précision avec laquelle il décrit le culte catholique et son «admiration inconsciente» pour le faste liturgiste font de lui un véritable «liturgiste» aux yeux de notre bienheureux croate.
C’est dire qu’Ivan Merz ne fait pas œuvre de prosélytisme. Il n’oppose pas les «bons auteurs», qui seraient catholiques, aux mauvais, qui ne le seraient pas. Il distingue seulement les écrivains sensibles à la dimension esthétique de la liturgie – parmi lesquels se trouvent des catholiques bien-sûr- et ceux qui ne le sont pas. En ceci, son travail reste un travail littéraire à part entière.
inXL6 : Pensez-vous que ce livre aura un certain retentissement ?
T.G : Un peu moins que le Da Vinci Code sans doute... Plus sérieusement, la thèse d’Ivan Merz doit pouvoir éclairer de nombreuses personnes : d’une part les littéraires, d’autre part les passionnés de liturgie – que sont tous les catholiques normalement- mais aussi tous ceux qui s’intéressent aux échanges intellectuels internationaux.
Car le livre dont nous parlons est aussi un parfait exemple d’amitié européenne, entre la Croatie et la France, en l’occurrence. L’étranger qu’est Ivan Merz nous renvoie une image de nous-mêmes tout à fait déroutante. En somme, je crois que si «l’Europe de l’Esprit», souhaitée par Jean-Paul II et par tous les hommes de bonne volonté avec lui, doit voir le jour, ce sera grâce à la multiplication de ce genre de regards croisés on ne peut plus enrichissants.
|
| © Le Cerf
A lire également sur inXL6
|