|
|
Actu > Vie de l'Eglise
"Souviens-toi d’aimer", hommage au Père Ambroise-Marie Carré
"Souviens-toi d’aimer" : telle était la devise du Père Ambroise-Marie Carré op, qui est mort le 15 janvier dernier. Pour mieux connaître ce grand homme d’Eglise, résistant, académicien et homme de lettres, inXL6 vous propose un entretien avec le frère Philippe Verdin, un jeune dominicain, actuellement éditeur au Cerf, qui l’a accompagné durant les dernières années de sa vie.
Propos recueillis pas Thomas Gueydier
29/01/2004
Comment avez-vous connu le Père Carré ?
Philippe Verdin : Le Père Carré est un frère dominicain de mon couvent. J’ai fait sa connaissance, il y a cinq ans, après mon ordination sacerdotale, lorsque je suis arrivé au couvent Saint Dominique, où il est resté deux ans. Ensuite, pour les trois dernières années de sa vie, il est parti vivre à la campagne afin d’être plus au calme. Il avait 90 ans quand je l’ai connu. Or ici, aux éditions du Cerf, le couvent se trouvant à l’intérieur de la maison d’édition, c’est une véritable ruche. Pour le grand vieillard qu’il était, aspirant de surcroît au calme et à la retraite, y compris pour la paix de la prière, il était préférable qu’il parte au vert. Pendant les trois dernières années de sa vie, j’ai donc fait le va-et-vient entre le couvent et le Père Carré, qui était installé à côté de Dieppe, en Normandie.
Vous avez donc eu une relation privilégiée avec lui ?
Oui. De plus, au-delà de l’appartenance à la même famille spirituelle, ma formation littéraire m’a rapproché du Père Carré. Nous avons beaucoup parlé ensemble des écrivains qu’il a connus : Mauriac, Bernanos ou encore Green, son parrain de l’Académie française, mais aussi de gens plus inattendus. Comme Hélène Carrère d’Encausse l’a rappelé, à l’occasion de l’hommage qu’elle lui a dédié lors de ses funérailles à Notre-Dame de Paris, le Père Carré a, par exemple, accompagné spirituellement quelqu’un comme Eugène Ionesco. Ce qui est très original non seulement parce que Ionesco est d’origine orthodoxe mais aussi et surtout parce qu’il est, par excellence, l’auteur du théâtre de l’Absurde, qui met en scène l’impossibilité de toute vie métaphysique. Or, on peut le dire maintenant - le Père Carré en a été témoin - Eugène Ionesco est mort dans l’amitié avec le Christ. Ce qui est tout de même incroyable ! Le Père Carré a aussi connu Montherlant. Les deux hommes ne se sont pas côtoyés à l’Académie française, puisque Montherlant est mort en 1972 et que le Père Carré y a été élu en 1975, mais ils ont pu échanger abondamment, auparavant, en particulier au sujet de leurs souvenirs de collège. Car ils étaient tous deux élèves à Sainte-Croix de Neuilly, à trois ans d’intervalle, comme le poète Patrice de la Tour du Pin d’ailleurs, qui était, quant à lui, de la même année que le Père Carré.
Quels étaient exactement les rapports du Père Carré avec le monde du spectacle, le monde la culture ?
Il a d’abord été aumônier pendant plus de quinze ans de l’union catholique des gens du théâtre et de la danse, la future aumônerie des artistes. Il a très bien connu Maurice Chevalier, Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault, Louis de Funès, qui était un homme de grande foi. Il a aussi organisé des pèlerinages à Rome avec eux. Il a accompagné beaucoup d’artistes spirituellement, les plus grands comme les plus humbles ou les plus marginaux. Il racontait par exemple avec beaucoup de discrétion - c’était quelqu’un de très délicat – l’histoire peu commune de ce groupe de strip-teaseuses de Pigalle, qui étaient venues le trouver en lui disant qu’elles voulaient se préparer au baptême. Quand le Père Carré, quelques semaines avant de le leur donner, leur a demandé comment elles avaient été amenées à entreprendre une telle démarche, elles lui ont confié qu’avant de devoir monter chaque soir sur scène, à Pigalle, en attendant anxieusement leur tour, elles faisaient dans les coulisses un point de croix qui représentait la Face du Christ à Gethsémani, c’est-à-dire le Christ souffrant. Quand l’une montait sur scène, elle passait le point de croix à la suivante... Tout cela pour dire que le Père Carré a été au contact du mystère des vies très particulières des uns et des autres à travers l’accompagnement.
Dans un deuxième temps, son élection à l’Académie française, où il succédait au Cardinal Daniélou, le fit rentrer en amitié avec beaucoup d’écrivains ou plutôt avec beaucoup d’autres écrivains car, par l’aumônerie des artistes et par sa grande sensibilité, le Père Carré connaissait déjà de nombreuses personnes du monde des Lettres, notamment Jean Cocteau. Il a d’ailleurs conservé dans ses papiers toute une correspondance avec cet écrivain. En somme, le Père Carré était l’homme de la Miséricorde. Il a été l’artisan des retrouvailles avec le Christ pour de nombreuses personnes qui se sentaient loin de l’Eglise, à cause de leur vie, de leurs problèmes de famille, de leurs mœurs ou d’engagements divers.
En parlant de Jean Cocteau, on pense immédiatement à Jacques Maritain, cette autre présence spirituelle importante auprès du poète. Le Père Carré a-t-il fréquenté Jacques Maritain ?
Le Père Carré était plus jeune que Jacques Maritain bien sûr, mais les deux hommes se connaissaient et s’estimaient. Si vous avez l’occasion de vous plonger ou de vous replonger dans l’épais journal de Julien Green, vous découvrirez que ce dernier demande à Jacques Maritain de le confier à quelqu’un pour qu’il puisse continuer à avoir ces conversations spirituelles qu’il avait avec lui, notamment lorsque Jacques Maritain part à Rome de 1945 à 1948, en tant qu’ambassadeur de France. Or ce quelqu’un ne fut autre que le Père Carré !
Le Père Carré a donc été à la croisée d’une multitude de trajectoires de grandes figures intellectuelles, littéraires...
Egalement politiques à cause de son engagement dans la résistance. Max Gallo cite plusieurs fois dans sa biographie de Charles de Gaulle des extraits de la correspondance du Père Carré avec le général. C’était aussi un grand ami d’Edmond Michelet, de l’économiste François Perroux, de tous ces gens avec qui il avait fait de la résistance. Dans le "club des 22", le club des résistants auquel il appartenait et qui était composé de 22 personnes, il y avait Pierre Messmer, Roland Dumas etc. Dans la résistance, le Père Carré a fait partie d’un réseau avec la sœur de François Mitterrand. Il a été aussi le confesseur et l’accompagnateur du comte de Paris, dont il a notamment enterré le fils, mort durant la guerre d’Algérie.
On a rappelé dans la presse, à l’occasion de sa mort, que son engagement lui a valu la Légion d’honneur et la Croix de guerre. C’est étonnant pour un religieux, non ?
Il n’est pas étonnant qu’il ait eu la Légion d’honneur mais ce qui est plus surprenant en effet c’est qu’il l’ait eu à titre militaire alors qu’il était religieux et qu’il n’avait jamais porté une arme de sa vie. Il a sauvé des dizaines de personnes en animant un réseau de résistance qui faisait partir les gens vers l’Espagne ou vers la Suisse. C’est comme cela notamment qu’il a sauvé la fille de Georges Mandel, le ministre de l’Intérieur du Front Populaire, qui fut lui-même assassiné par la milice de Vichy.
Quelle a été la vie du Père Carré comme serviteur de l’Eglise ?
Il a prêché énormément de retraites dans le monde entier. C’était un homme malingre mais, dès que la parole de Dieu l’enflammait, il se métamorphosait, il semblait même grandir physiquement quand il communiquait sa passion pour le Christ. De plus, il a prêché huit années de suite le Carême à Notre Dame, de 1958 à 1966. En 1964, juste à la fin du Concile, Paul VI lui a demandé de venir prêcher le Carême au Vatican. C’était le premier français à faire cela. D’autre part, le père Carré a contribué à la fondation des Equipes Notre Dame avec le Père Caffarel, dès 1943. Il a aussi été à l’origine des petits frères des pauvres aux côtés d’ Armand Marquiset.
Quel est le grand axe de sa spiritualité ?
La Miséricorde. Dieu est riche en Miséricorde. Il suffit que l’on frappe à Sa porte pour qu’il ouvre, c’est Lui qui nous tend la main, c’est même Lui qui nous tient la main quand on a l’impression qu’Il n’est pas là. En réconciliant les hommes avec Dieu, le Christ les réconcilie avec eux-mêmes. Cela allait même de manière un peu folklorique pour lui jusqu’à la réconciliation avec le cosmos. Il aimait beaucoup les fleurs, les animaux, la nature. Dans la dernière année de sa vie, quand il était dans sa retraite, à Dieppe, chez ses amis, deux chiens venaient tous les jours assister à sa messe en se couchant devant l’autel.
Pour le Père Carré - c’est un autre aspect de sa spiritualité - la Parole n’est pas simplement un discours, que l’on entend, c’est quelque chose qui est capable de changer des vies et de changer le monde. François Cheng, l’académicien chinois, raconte qu’étant jeune et parlant assez mal le français, il venait l’écouter avec sa fiancée lors des conférences à Notre-Dame car il voulait se mettre à l’école de quelqu’un qui déployait la langue française au mieux, dans toute sa profondeur. D'ailleurs François Cheng s’est converti au catholicisme.
Parmi tous les livres que le Père Carré a écrit, lequel conseilleriez-vous ?
Il y a ses mémoires spirituelles, qui s’appellent "Chaque jour, je commence" et puis le premier tome de son journal qui s’intitule "Je n’aimerai jamais assez". Sa devise était "Souviens-toi d’aimer". Il avait sur son bureau un gros panneau, de dix centimètres, avec écrit en gros caractères : "Souviens-toi d’aimer". Ainsi, quel que fût son interlocuteur en face de lui ou au téléphone, c’était toujours ces mots qu’il avait sous les yeux.
Les éditions du Cerf, où vous travaillez, vont peut-être publier certains textes du Père Carré qui n’ont pas encore été édités ?
Effectivement, la publication de la retraite qu’il a donnée au pape Paul VI au Vatican va voir le jour dans un mois, à peu près. C’est une initiation à la foi chrétienne à travers vingt personnages de l’Evangile. Le titre sera "Croire". J’avais retrouvé ce texte en rangeant ses papiers, je lui ai demandé s’il pensait qu’on pourrait le publier, il l’a relu et a accepté. D’autre part, aux éditions du Cerf toujours, paraîtra dans deux mois un livre sur la sainteté, où le père Carré explique ce qu’est la sainteté chrétienne. Il y parle des saints qu’il a particulièrement aimés, avec qui il était particulièrement en communion : sainte Thérèse de Lisieux, saint Dominique bien sûr , sainte Jeanne d’Arc et des saints ou des bienheureux qu’il a connus personnellement. Il a été un grand ami de Jean XXIII, il a bien connu Padre Pio mais aussi Maurice Zundel, Madeleine Delbrel, Edmond Michelet, des gens qui sont déjà béatifiés ou dont le procès de béatification est en cours.
|
Le P. Ambroise-Marie Carré op |
A lire également sur inXL6
|