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Jean Cocteau et Jacques Maritain (1/3)

Tout opposait Jacques Maritain, le fidèle disciple de saint Thomas d’Aquin religieusement adonné à la vie d’oraison, et Jean Cocteau, le poète de toutes les dérives s’écriant à tue-tête : “ Rien ne va plus ! ”. Pourtant les deux hommes se rencontrèrent, échangèrent abondamment et restèrent mystérieusement liés malgré toutes les divergences et les malentendus.

Thomas Gueydier
23/09/2003

Ironie du sort ou signe providentiel : c’est sous le signe d’Antigone, cette ambassadrice universelle des lois non écrites, que naquit une profonde amitié entre ces deux grands passionnés de l’écriture que furent Jacques Maritain et Jean Cocteau. La représentation de l’adaptation de la pièce de Sophocle par Cocteau, qui eut lieu le 20 décembre 1922 dans le petit théâtre de Montmartre, sera en effet le premier événement en date que relatera Jacques Maritain pour retracer leur histoire commune :

“ Comme je comprends votre amour pour Antigone, écrira-t-il plus tard à Jean Cocteau. Elle-même toutefois nous dit, et c’est pourquoi elle vous est chère, qu’en violant la loi humaine elle suivait un commandement meilleur, les lois non écrites et non changeantes. La liberté d’une vierge obéissant aux lois des dieux est plus belle que celle du poète ou du philosophe. C’est à une plus haute encore que nous sommes appelés, à la liberté des âmes dont l’esprit s’est rendu maître. ”

Le premier rendez-vous entre les deux hommes a lieu juste après la mort de Radiguet, en juillet 1924. Ils ont communiqué par lettre et, déjà, Maritain a pu exprimer à Cocteau son admiration au sujet du “ Grand Ecart ” en particulier, dont il reçut, en forme d’appel, un exemplaire dédicacé. D’emblée, la correspondance qui suit cette première rencontre se situe sur un autre terrain que celui de la philosophie, de la poésie et même de l’amitié. A Cocteau, bouleversé par la mort de Radiguet et sombrant à Monte Carlo dans une consommation effrénée d’opium, Maritain confie : “ Et si peu que puisse, hélas, mon amitié, vous savez que vous pouvez compter sur elle. Mais Dieu seul peut apaiser une douleur dont il est bien vrai que nul regard créé ne connaît la profondeur. ”

Par la suite, le disciple de saint Thomas d’Aquin continue à encourager et à saluer publiquement l’œuvre du dandy subversif. En 1925, quand Cocteau publie ses “ Poésies 1916-1923 ”, il fait l’éloge de sa “ constante recherche de la poésie pure ”, de sa “ promptitude divinatrice ” et de son “ génie d’intuition aigu ”, malgré les critiques et les réprimandes des bonnes consciences, qui ne manquent pas. “ Les écrivains ont une âme, écrit-il, il est triste de devoir le rappeler à certains catholiques ; quand même parfois elle ne se respecterait pas elle-même, cette âme a toujours droit à notre respect (…) Il importe de ne jamais taire la vérité, mais il importe aussi de ne pas rejeter du côté du diable (…) tout ce mouvement de l’art et de la poésie (…) qui cherche la lumière. ”

Jacques Maritain | (c) DR